Samedi 17 au matin, depuis Dye 2, je dis stop. Pour tout le monde.
Difficile de prendre la décision d’arrêter le rêve de chacun alors que notre équipe devenait vraiment réglée comme du papier à musique, et que les deux derniers jours à dépasser les 20 km prouvaient que physiquement et mentalement tous avions les capacités d’aller au bout.
Difficile de dire à Christian ainsi qu’à Sandro que nous accompagnerons Gilles (qui part de son « plein gré » en vue du risque d’aggravation de ses gelures), alors que malgré leurs ampoules ils voulaient continuer à se battre. Mais ça sent mauvais.
Depuis le début de l’expé, mon petit thermomètre estime la température quasiment toutes les nuits en dessous des moins 30 degrés et je n’avais pas d’appareil plus puissant puisque nous n’étions pas censé descendre sous les moins 25 degrés. Avec un vent quasi quotidien de 10 à 30 km par heure, l’effet ressenti est encore plus fort. Le risque est trop grand. Il nous restait 350m de dénivelé les jours à venir et une petite tempête au mauvais moment par ces températures aurait pu être dramatique. Aucun n’aura démérité, loin de là… Nos amis Allemands qui évoluent à la même vitesse que nous depuis le début s’envolent sous nos yeux avant que nous ayons le temps d’atteindre le camp militaire pour leur annoncer que nous voulions faire partie du voyage. Les deux sont fondeurs. Klauss est abonné aux courses de longues distances et Thomas, moniteur de ski de fond, a couru plusieurs années sur le circuit international !!! Les deux Français partis une semaine plus tard sont dejà en France pour soigner leurs gelures. Lors de notre rencontre avec les scientifiques dans la journée, ils nous informent qu’ils ne travaillent quasiment plus depuis 10 jours, trop froid : « Incroyable! Encore moins 46 cette nuit, on en a marre!!! » Moins 46 ? Après comparatif de nos relevés mutuels, je me rends compte que toutes mes valeurs en dessous de moins 30 sont à majorer de 10 degrés!!! Pour 5 de ces 7 dernières nuits, le mercure sera descendu entre moins 40 et moins 46 degrés… Je vous laisse le soin de regarder le Windchill avec les 20 km par heure d’hier… Oh et puis non, c’est trop beau, je balance deux points autour de moins 70 ressentis!!!
De retour à Kangerlussuaq, les locaux nous confirment le caractère exceptionnel de la situation, soit 10 à 15 degrés en dessous des normales saisonnières. L’infirmière relève des gelures sur un pied de Christian qu’il n’avait pas pu diagnostiquer en raison de ses vives douleurs imposées par ses ampoules, et par moins 46 on ne passe pas bien longtemps les pieds à l’air! Rien de méchant mais pour lui aussi il était donc impératif de rentrer…
Je suis enfin soulagé, avec la preuve d’avoir pris la bonne décision. Nous aurons tenu 16 jours dans ce milieu incroyable, quelle aventure!!! C’était grandiose… Dur mais grandiose. Quelle beauté, que de sensations inédites qu’il est quasi impossible de ressentir dans notre monde « structuré », difficile même à expliquer… Un vrai voyage à travers soi… Peut être pourrez vous, à partir des images vidéo que je ramène, en avoir un vague aperçu ( Fab, fais chauffer la table de montage, j’ai un chantier pour toi!!! ) Pour finir sur un proverbe qui me tient à cœur : « Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort… » (qu’évidemment je traduis par : ce qui ne provoque pas de séquelles irréparables vous rend plus fort… ) alors mesdames attention : il se peut qu’au retour vos maris se lèveront plus tôt le dimanche matin, et mettront la main à la patte aux tâches que nous abandonnons lâchement!!!
François Lesca
On Saturday, April the 17th, in Dye2, I say STOP. For all of us.
This decision was very difficult to take, because it means to stop the dream of everybody while the team daily was based on a very harmonious relationship. Also, the last two days, with a journey over 20 km, showed we all have the abilities, physically and mentally, to finish this crossing.
It’s very difficult to tell Christian and Sandro that we will leave and go with Gilles (who gives up on his own free will, because he is faced with the worsening risk of his frostbites). Christian and Sandro wanted to keep on fighting despite their blisters. But there’s trouble brewing.
Since the beginning, my little thermometer displays a minus 30°C (-22°F) temperature almost every night. I didn’t have a more accurate thermometer since temperature was not supposed to be under minus 25°C (-13°F). With a 10 to 30 km daily wind, we felt a colder temperature. Risk is too high. We still had to climb through 350m on foot. A small storm with this temperature would have tragic consequences. None of us proved himself unworthy. Our German friends walked aside at the same speed since the beginning. Before arriving at the military camp where we would have told them to travel together, they suddenly ran faster. Both are cross-country skier. Klaus is used to run on long-distance races while Thomas, cross-country ski instructor, ran during many years on the international level! Our two French friends are in France since one week to cure their frostbites. When meeting scientists one day, they told us they’ve stopped working since ten days because of the cold. “It’s crazy! Still minus 46°C (-50.6°F) this night! We’re fed up!” Minus 46°C? We compared our measurements and I realized that all my values under -30°C need a 10°C adjustement! So, the temperature was between -40 and -46°C (-40 to -50.6°F) during 5 out of the 7 last nights. I let you read more about the Windchill factor with the 20 km/h wind of yesterday. I think we felt a minus 70°C (-94°F) temperature.
Back to Kangerlussuaq, the natives confirm us this situation is rare: -10 to -15°C below the usual season temperature. The nurse notices frostbites on Christian’s foot, frostbites he couldn’t feel because of the pain caused by his blisters. And when it’s -46°C, you don’t keep your feet a long time outside! Not very bad, but it was time also for Christian to come back home.
What a relief! I feel I have made the good choice. We’ve stayed 16 days in this amazing environment. What an adventure! Hard but amazing! Beauty and feelings we don’t feel in the “normal” world. Difficult to explain. A real trip inside. I bring back videos, maybe you’ll understand while watching them. To conclude, I’d say: “What doesn’t kill you make you stronger”, which can be turned into “What doesn’t cause incurable sequelae make you stronger”. Ladies, you should be surprised looking at your husbands waking up earlier and fixing stuff they used not to do.
François Lesca